Alger : une métropolisation en trompe-l’œil ?

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par Rachid Sidi Boumedine
Sociologue-Urbaniste

 

Il y a, à mon avis, au moins deux raisons de douter de la pertinence de parler de métropole quand il s’agit des grandes villes du Maghreb, y compris celles qui, à l’instar d’Alger ou de Casablanca, semblent remplir les conditions (de taille et de concentration de fonctions directionnelles) pour que cette qualification leur soit appliquée. Si l’on se limite au cas algérien, la première de ces raisons est liée au fait que son économie est très largement rentière, en même temps que, du fait que le pays occupe une position de dominé dans les relations internationales, sa capitale n’a pas été en mesure de développer certaines fonctions essentielles pour assurer son rayonnement international (par exemple en matière financière). La seconde raison résulte des règles générales qui, dans ce contexte, régissent l’urbanisme et la gouvernance, étant donné que, dans un système politique autoritaire, l’espace d’expression et d’action des différents acteurs tend à se réduire, alors que, si l’on suit les « nouvelles » conceptions qui guident l’urbanisme aujourd’hui, la métropolisation devrait favoriser la concertation entre acteurs pour parvenir, à défaut de consensus, à des compromis négociés. Or de telles pratiques sont de plus en plus absentes des pratiques de l’Etat algérien.

Pour que notre propos soit compréhensible, il convient d’insister sur le caractère polysémique du  terme « métropolisation » -un terme qui, par ailleurs, est loin de faire consensus.  Ce terme  évoque, selon le contexte de son usage, soit le processus (ou le cheminement) qui fait qu’une agglomération urbaine, ou un ensemble de villes étroitement liées à la plus grande d’entre elles, acquiert  les caractéristiques qui lui font mériter cette appellation, soit les actions engagées par les autorités ou les collectivités locales dans le cadre d’une politique visant à donner à une agglomération les qualités et atouts qui lui permettront de revendiquer cette qualification. On parle alors de « politique de métropolisation » ou de politique visant à faire des villes ou agglomérations concernées des « villes internationales ».  Toutes ces questions ont été débattues, en référence au Monde arabe et méditerranéen, lors du Colloque organisé en 2000 par le Centre de la Méditerranée Moderne et Contemporaine (CMMC) de l’Université de Nice-Sophia Antipolis : ses Actes en ayant été publiés, et étant accessibles en ligne, nous y renvoyons le lecteur. S’il convient, toutefois, de revenir sur le débat terminologique, c’est parce que la littérature officielle ou celle qui la paraphrase – médiatico-journalistique principalement, mais aussi parfois, et c’est pire, universitaire – a voulu à tout prix faire des villes moyennes algériennes des métropoles. Or, elles sont loin, voire très loin, de remplir les critères qui justifieraient une telle qualification, qu’il s’agisse de leur taille (démographique) ou de leurs fonctions. Ne serait-ce que pour cette raison, le présent numéro thématique de MADINATI se justifie pleinement. Pour ma part, je souhaite développer une position critique – et distanciée par rapport au discours officiel – sur ce sujet.

Il est un peu facile, en effet, de s’appuyer sur les désignations utilisées par l’Office National des Statistiques qui, depuis le RGPH de 1977, a décrété que les quatre plus grandes villes du pays, Alger, Oran, Constantine et Annaba, devaient, en tant que métropoles, faire l’objet d’un traitement particulier (O.N.S. Armature urbaine, 2008). Pour autant, on doit relever la grande prudence des autres acteurs centraux dans l’usage de ce terme, lesquels se sont plus généralement, contentés de faire état, en évoquant les problèmes que leur ministère ou leur département ministériel avaient à résoudre, de la nécessité d’améliorer la « gestion des grandes villes ». Certes, cela ne les empêchait pas d’envisager simultanément des dispositifs particuliers pour les plus grandes d’entre elles : c’est ainsi qu’il fut prévu de doter Oran et Constantine de « Plans de Modernisation Urbaine » et Alger d’un « Plan stratégique »…